Les Chemins de Traverse
Carrels 11C
CH - 2034 Peseux Neuchâtel

K toqua toccata

Kafka. Le Procès. Premier interrogatoire. Nouvelle traduction. En musique.

« L’utopie en procès » est une lecture musicale imaginée par Lucienne Serex et Barbara Minder dans le cadre des Lundis des Mots, en collaboration avec le Musée des beaux-arts de la Chaux-de-Fonds et son exposition « L’Utopie au quotidien. Objets soviétiques 1953-1991 ». Les initiatrices évoquent leur approche - tantôt musicale, tantôt littéraire - du « Procès » que Franz Kafka publia en 1925.

K. sourit et dit : « Monsieur le juge d’ instruction vient, juste devant moi, de faire un signe mystérieux à quelqu’un dans la salle. Il y a donc des gens parmi vous que l’on dirige d’ ici en haut. Je ne sais pas si ce signe tendait à provoquer des sifflements ou des applaudissements, et je renonce ainsi, en le révélant prématurément, de manière délibérée, à en apprendre la signification. Cela m’est complètement égal et j’autorise publiquement Monsieur le juge d’ instruction à donner ses ordres à ses hommes de main, là en bas, de manière ouverte, plutôt que par des mimiques secrètes, qu’ il leur dise carrément de siffler : Jetzt zischt ! ou la prochaine fois d’applaudir : Jetzt klatscht! »

Le point de vue de Barbara Minder: "Tout est parti d’un coup de fil de Lucienne Serex en novembre 2016. Elle voulait me demander d’intervenir avec mes flûtes augmentées dans une lecture de Kafka dans le cadre des Lundis des Mots. J’ai dit oui sans hésiter, parce que c’était Lucienne. Je n’avais jamais lu Kafka. Je pensais que Kafka, c’était pour les intellos. Pas les intellos comme moi, les vrais, ceux qui arrivent à partir dans quatre heures de discussions en imaginant la planète terre sans eau.

J’ai donc acheté le jour même « Le procès » de Kafka dans sa version française. J’ai été surprise par Kafka. C’est pas pour les intellos. C’est même bien. Très bien.

Seulement, quand il s’est agit d’imaginer de la musique dans ce texte, j’ai eu un gros doute. Mais qu’est-ce que je fous dans cette galère ? Arrive la première répétition. Je fais part de mes doutes à Lucienne. Très vite nous en arrivons à sortir le texte original en allemand. Et là, ça claque, ça rythme, ça chante. Bref, c’est inspirant. Alors Lucienne Serex propose de s’attaquer à traduire elle-même l’extrait choisi. Et elle l’a fait. Quand j’ai lu cette traduction qui garde cette claque, ce rythme, cette musique du texte allemand, j’ai su que ce n’était pas une galère dans laquelle je m’étais lancée. J’ai su quoi faire, où et comment. Tout s’est déroulé et imbriqué, comme une évidence. Musique et texte se sont épousés comme ils le devaient.

Le 13 mars 2017, c’est avec le public que nous avons partagé nos émotions. Ceci dans l’écrin très particulier qu’est la salle de lecture de la Bibliothèque Publique et Universitaire de Neuchâtel. Et ce fut un moment inoubliable."

Le point de vue de Lucienne Serex: "Kafka, comment dire ? Comment décrire l’état dans lequel on se trouve lorsqu’on est touché par une œuvre de génie ? Une œuvre organique, diverse et fluctuante – fatale.

Mais tout d’abord, présentons-la. Dans « Le Procès », publié en 1925, Kafka esquisse un monde dont on ne sait s’il est intérieur ou extérieur, tangible ou non. Alors qu’il se rend à son premier interrogatoire, Joseph K. découvre que le palais de justice est un immeuble aux multiples portes dans lequel vivent des familles prolétaires. La salle d’interrogatoire est remplie de gens qu’il ne connaît pas et auxquels il clame son innocence. Qui juge, et surtout qui est jugé, qui est innocent, qui est coupable et de quoi ? Joseph K. voit son quotidien lui échapper et avec lui, notre raison est mise à mal.

Comment, dès lors, interpréter un texte aussi déroutant ? D’abord en découvrir la nature, en l’écoutant, tout simplement. C’est là, qu’avec Barbara, nous est venue l’envie de le retraduire. S’immerger dans l’allemand ; conserver les aspérités de cette langue, ses chuintements et ses sévérités. Dépister les jeux subtils que l’auteur crée avec le sens et l’assonance. Hésiter avec K., se perdre avec K., s’indigner avec K., hurler avec K., ironiser et douter avec lui. Oublier les règles de la composition française, oublier la logique et la bien-pensance, couper dans le superflu, retrouver le rythme primordial, se laisser couler, accepter de perdre le souffle. Et tant pis (et tant mieux !), on laisse quelques mots en allemand. Ils ont leur place percussive... percutante?

C’est alors qu’on se retrouve avec Barbara, avec ses flûtes qui parlent et ses bidules électroniques, sur des chemins de traverse. Sa forte présence pose le texte, lui donne une ossature. Qui est capable d’envisager Bach sur un texte de Kafka ? Quand Barbara entame un choral, pourtant, c’est l’évidence. Son immense flûte contrebasse poursuit inlassablement, de ses clapets, l’interpellé K. dans les couloirs d’un tribunal où les en-fants jouent, les femmes font la lessive et les hommes, la sieste.

Autour de nous, des présences bienveillantes. Matthieu règle les appareils ; Nicolas, discrètement, prend des photos ; Gian donne les consignes de mise en scène ; Florian rigole en donnant des coups de main. Thierry contemple sa bibliothèque dans laquelle nous avons suspendu de la lessive. Elle ressemble au texte, maintenant, avec les petits pantalons d’Iris et les t-shirts d’Alexandre qui sèchent au milieu des dictionnaires et des portraits de prélats austères.

Vient le jour de la représentation et la magie opère. Celle du génie de Kafka, celle de notre connivence. Les sons éclatent, les voix se mêlent et la bibliothèque devient le théâtre de l’étrange procès."

Sur scène

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